Je suis né en 1982 à Morisaq, un petit village de la région de Thulé. Du côté de mon grand-père, on vient de Pituffik. Au début des années cinquante, tout le village a été déplacé vers Qaanaaq pour laisser place à une base militaire américaine. Les gens n’ont pas eu le choix. Ça a laissé des blessures, encore aujourd’hui. Dans les familles, on s’en souvient.
Quand j’étais petit, nous n’avions pas de télévision, ni même d’électricité. La vie était simple, mais nous ne manquions de rien. Maintenant, j’ai tout le confort moderne, et c’est vrai que c’est plus facile de vivre ainsi. Mais en même temps, autour de moi, beaucoup de gens sont devenus fainéants. Les journées s’étirent, on dort plus longtemps, on reste assis avec nos téléphones, nos écrans… Avant, on faisait tout soi-même. On n’avait pas le choix, et c’est comme ça qu’on apprenait.
Aujourd’hui, chacun a un téléphone, des jeux vidéo, comme partout ailleurs dans le monde. Mais combien savent encore utiliser un kayak ? Fabriquer un traîneau ? Conduire les chiens de traîneau, comprendre leur comportement, les soigner ? Ces savoirs se perdent. Le changement est déjà là, sous nos yeux. Nous sommes à la croisée des chemins : la culture disparaît jour après jour, et il faut absolument la préserver. Pourtant, peu de jeunes s’en soucient vraiment, car personne ne leur a montré l’importance de tout ça.
Autrefois, lorsque les chasseurs revenaient de la mer avec un phoque ou un morse, ils donnaient toujours une part à la famille ou aux voisins. Toujours. C’était naturel. Personne ne gardait tout pour lui. J’ai appris cette générosité très tôt, en observant, et je continue aujourd’hui. C’est important pour les autres, pour garder le cœur chaud, pour ne pas penser qu’à l’argent. L’argent ne remplace pas le lien. La vie vaut mieux que l’argent.
Être moitié danois m’a parfois valu des critiques, des deux côtés. Certains Groenlandais me trouvaient trop danois, certains Danois pas assez. Même à l’école, enfant, j’ai entendu ça. De professeurs parfois. Ces mots restent. Mais je reste neutre, je n’aime pas les problèmes ni les divisions. Nous sommes juste des gens. Nous vivons ici, tous ensemble. C’est tout ce qui compte.
Propos recueillis par Thierry Suzan, Qaanaaq, Groenland, octobre 2025.
