
Je te donne, ô voyageur, lorsque la soif t’accable —
dit l’eau joyeuse — fraîcheur à ta gorge,
aux oiseaux le repos, la soie de leur plumage,
et sur mes rives je brode, de mon écume,
des tissus chatoyants lorsque ma lyre chante.
Je suis l’âme errante qui réjouit la plaine,
je m’élance vers les champs pour y trouver repos,
je bondis entre les ravines et chante avec le vent,
je reflète en mes eaux le vaste firmament,
et j’apaise ma course en devenant eau calme.
Je suis l’âme errante qui réjouit la plaine,
j’ai mes joies et j’élève aussi mes plaintes ;
par sauts d’acrobate je descends des hauteurs,
baignant la mousse verte qui tapisse les sous-bois,
et la clarté des étoiles tremble en mes profondeurs.
Je répands sur les campagnes une pluie de perles,
et, dans le silence, je suis une harpe vibrante ;
je fais résonner mes orchestres de lyres dans la nuit,
et mes écumes s’ouvrent telle une broche lumineuse
qui émaille les nuances changeantes de l’aurore.
Lisímaco Chavarría, Poème de l’eau, traduction de l’espagnol, d’après Tres poemas editados por Carlos María Jiménez G., 1964.
En filigrane…
Publié dans la tradition poétique hispanophone du début du XXͤ siècle, Poème de l’eau illustre la place centrale de la nature dans l’imaginaire de Lisímaco Chavarría. L’eau y est personnifiée en entité mouvante, oscillant entre élan et repos, et devient le vecteur d’une vision du monde où les éléments naturels sont dotés d’une sensibilité propre.
À travers cette figure fluide, le poète inscrit son écriture dans une esthétique de la correspondance entre l’homme et son environnement. Rivières, ravines, plaines et ciel forment un espace continu où la matière se transforme sans cesse — traduisant une conception organique du paysage, caractéristique d’une part de la poésie latino-américaine de son époque.
Chavarría connaît la terre avant de connaître les livres. Fils d’un milieu modeste, contraint d’abandonner l’école pour travailler la terre, il apprend le monde par les mains avant de le dire par les mots. Atteint de tuberculose, il meurt à trente-cinq ans, ayant tout écrit dans les marges d’une vie précaire. Poème de l’eau en porte l’empreinte : ce n’est pas le regard d’un lettré sur la nature, c’est celui d’un homme qui s’est abreuvé à ses sources.


