
« Qui le sait ? qui peut dire qu’aucune richesse à jamais exploitable n’existe dans ces contrées désolées ? qui peut affirmer surtout que les observations, les découvertes faites là-bas ne seront pas fructueuses pour la science, n’auront pas des conséquences profitables à la conquête par l’homme des forces de la nature ? Ne peut-on supposer, par exemple, que la connaissance des lois, sinon du principe même du magnétisme terrestre, résultera des études faites là où passe l’axe du monde ?
Et puis, quand-même ? quand il n’y aurait pas d’utilité pratique aux expéditions polaires, les trouverait-on pour cela sans objet ? Ce serait nier la pure science, la science désintéressée, qui poursuit la vérité partout où ses investigations peuvent s’étendre, sans savoir si l’humanité en tirera profit. Va-t-on donc tenir pour vaines et superflues les recherches de l’astronomie qui plonge dans les étendues dont nous pouvons à peine concevoir l’immensité, les mesure de son infime base terrestre, montrant l’homme si petit, et le faisant si grand ! »
Jean-Baptiste Charcot, Le Pourquoi-Pas ? dans l’Antarctique. Journal de la deuxième expédition française au pôle Sud (1908-1910), Paris, Ernest Flammarion, 1910, préface de Paul Doumer.
En filigrane…
En 1910, l’Antarctique n’est pas encore le continent protégé que nous connaissons : c’est une immensité blanche, imparfaitement cartographiée, que les nations se disputent. Les grandes puissances sont alors engagées dans ce que l’on appellera plus tard l’« âge héroïque » de l’exploration antarctique.
Dans sa préface, Paul Doumer exprime une part de l’imaginaire de son temps, celui d’une humanité qui veut arracher des vérités à l’inconnu et conquérir les forces de la nature. Il reflète ainsi l’état d’esprit d’une époque partagée entre idéal du savoir et promesses de grandeur.



