Dans son atelier de Plancher-Bas, au pied du massif des Vosges, Romain Wetzel fait du goudron et de l’acier un langage. Avec La chute du Modulor, il se confronte à l’utopie corbuséenne autant qu’à ses propres certitudes. À la théorie des proportions, il oppose la densité de la matière. En renversant le colosse, l’artiste lui rend son humanité : celle d’un homme qui tombe parce qu’il est vivant.
Éclats de matière
Au premier regard, la masse est sombre, presque inquiétante. Le Modulor, homme de métal, est précipité la tête en bas. À mesure que l’œil s’habitue, la matière se met à parler. 100 000 pointes d’acier, serrées les unes contre les autres comme autant de soldats sur un champ de bataille, composent sa silhouette et la font rayonner. Toutes absorbent la clarté et la dispersent en éclats. Dans ce corps à corps entre ombre et lumière, la masse frémit, le fer s’embrase.
Le métal peut briller, noircir ou se ternir, et même inoxydable, il porte les marques du temps. Wetzel l’accepte et laisse ses œuvres vieillir, à l’image de ces statues antiques dont les couleurs passent sans que leur force s’éteigne. Rien ici ne se livre d’emblée. Le noir et les reflets cohabitent. La lumière n’efface pas l’ombre, elle l’abrite.
© Romain Wetzel · Métal · Tous droits réservés
A pays sans chemin
Au nord de la Franche-Comté, une mer intérieure dort au milieu des terres. Le bassin de Champagney est l’œuvre des hommes, une retenue d’eau conçue pour nourrir un canal qui n’a jamais été achevé. Non loin de là, dans une petite ferme à quelques encablures de la maison familiale, Romain Wetzel ancre sa vie. Autour, le pays est pauvre et sombre. Les champs de blé côtoient les anciens sites miniers, et dans les vallées, les vestiges d’usines rappellent le temps où l’on façonnait le métal. On y était à la fois paysan et mineur, comme ses grands-parents, la même main pour la terre et pour le charbon.
De ce paysage minéral, Wetzel garde une empreinte profonde. Le noir du goudron répond à l’éclat du métal. D’un côté, la terre retient la lumière. De l’autre, l’acier la renvoie. Tout l’imaginaire de l’artiste naît de ce contraste, deux expressions d’un même univers dont il fait son alphabet. Dès l’enfance, il se sent attiré par l’abstraction et l’invisible, par des paysages intérieurs qui échappent aux contours du monde sensible. Par amour de la vie, il transforme cette contrée âpre en terreau. Le dialogue du noir et du brillant traverse toute son œuvre. Pour lui, la lumière est le tombeau de l’ombre.
Enfant, il grandit parmi les ruines, entre pierres qui roulent et poutres noires.
L’humanité retrouvée
La chapelle blanche de Ronchamp, édifice iconique de Le Corbusier, marque profondément l’imaginaire de Romain Wetzel. Sa confrontation avec l’architecte, dont il interroge la vision du monde, mêle fascination et résistance. Attiré par cette conception de l’homme au centre de l’architecture et des savoirs, il conteste pourtant le modèle humain qu’elle érige en référence universelle, aux proportions rigoureusement codifiées.
Pour lui, la matière est une façon de penser le monde, et l’œuvre un moyen de se transformer plutôt que de transformer les autres.
En faisant chuter le Modulor, il veut rendre à cette figure abstraite une histoire et une fragilité humaines. Il ne cherche pas à imposer une autre vérité, mais à laisser entrevoir un monde de possibles incroyables, bien plus vaste que la réalité. Cette liberté conquise sur lui-même est peut-être ce qu’il espère partager.
Dans les tonalités sombres de cette œuvre comme dans ses éclats, la quête prend la forme d’une lutte. Elle ne promet aucun dénouement heureux, mais traduit la volonté de faire triompher la lumière sans jamais nier l’obscurité.
© Photo d’ouverture · Romain Wetzel · La chute du Modulor · 244 x 122 cm · Tous droits réservés











