Il y a dans l’atelier de Luca Barberini des milliers de fragments qui attendent. Pas des idées — des morceaux. De verre, d’émail, de pierre, de mortier coloré. Des éclats qui ont déjà eu une vie avant d’en commencer une autre. C’est de là que tout part : non pas d’une vision du monde, mais d’une matière que les mains connaissent avant que l’esprit ne décide. Ici, à Ravenne, dans la ville qui pense en tesselles depuis quinze siècles, un artiste fait de ce geste ancien une manière de tenir le monde.
Le geste premier
Tout commence par un geste : casser. Avant l’image, avant la composition, avant le sens — il y a la rupture. La tesselle n’existe que parce qu’on a brisé quelque chose. Elle est le résultat d’une violence douce, d’une fracture maîtrisée. Et c’est depuis cette fracture que Barberini construit.
Ce geste n’est pas neutre. Faire du fragment son unité de base constitue le choix originel. Dire que le réel ne se donne qu’en morceaux. Que toute image est provisoire. Que le sens n’est jamais donné — il se négocie, tesselle après tesselle, dans l’espace instable entre les pièces.
Ce que l’on voit dans ses œuvres, ce n’est donc pas un résultat. C’est un processus arrêté au moment où il devient visible. La mosaïque ne représente pas le monde — elle dit comment on tente, patiemment, de le recomposer.
© Luca Barberini · Lo Squalo · 39,4 x 52 cm · Tous droits réservés
Ravenne, grammaire de la lumière
La mosaïque porte une ambivalence : elle est à la fois éclatement et continuité. Chaque tesselle est une unité autonome — mais leur assemblage produit une forme de durée.
À Ravenne, la mosaïque n’est pas un art — c’est une manière de penser. Les surfaces byzantines ne sont pas des images : elles organisent la lumière comme d’autres civilisations ont organisé la parole. Le sacré et le politique s’y lisent dans la même langue — celle de la tesselle, de la lumière fragmentée, du sens qui ne se donne qu’en morceaux. Une logique que Ravenne n’a jamais abandonnée.
Barberini s’inscrit dans cette continuité, mais en déplace le registre. La matière n’y est jamais neutre. Elle porte une mémoire vive, non linéaire, faite de strates et d’ajustements. Chaque tesselle devient une unité de temps : celui du regard qui assemble ce qui ne cesse de se disperser.
À Ravenne, dans la ville qui pense en tesselles depuis quinze siècles, un artiste fait de ce geste ancien une manière de tenir le monde.
Le monde vu depuis les écrans
Enfant, Barberini regardait vingt écrans de télévision simultanément depuis la rue. Cette image fondatrice dit tout : le monde ne s’éprouve pas seulement — il se voit, multiplié, simultané, distordu.
C’est cette condition qu’il traduit en mosaïque. Ses œuvres ne représentent pas le monde contemporain : elles en reproduisent la structure mentale. Les informations d’hier et d’aujourd’hui s’y mélangent, se redéfinissent, prennent des traits grotesques, jusqu’à rendre surréel ce qui était réel, et réel ce qui relevait du rêve.
Face à la saturation des images et à la violence ordinaire du quotidien, Barberini répond par la métaphore et l’engagement. Chaque tesselle, découpée à la main, est à la fois fragment autonome et élément d’un tout qui n’existe que dans l’assemblage : c’est précisément cette logique — la recomposition d’un sens à partir de morceaux hétérogènes — qui fait de la mosaïque son médium de prédilection. La surréalité n’y est pas une posture esthétique, mais la forme que prend le réel quand on le regarde en face, fragmenté puis recomposé.
© Photo d’ouverture · Luca Barberini · Tessere Sogni · 100 x 100 cm · Tous droits réservés











