Lorsqu’au premier matin de l’année 1902, l’explorateur suédois Otto Nordenskjöld s’éloigne des côtes verdoyantes de l’archipel des Falkland à bord de l’ancienne baleinière Antarctic, il ne se doute pas que le voyage austral va se transformer en tragédie polaire. Pour mener à bien la mission scientifique, le jeune géologue est accompagné d’hommes d’équipage robustes, d’une équipe de chercheurs chevronnés et du capitaine Larsen, navigateur émérite. Le but de l’expédition est de mettre en œuvre des travaux de recherche interdisciplinaires pendant une année et de récolter des spécimens géologiques rares ainsi que des échantillons de la faune marine.
La promesse de l’été
En longeant la pointe de la péninsule Antarctique, le navire est contraint de dévier sa route. La banquise est omniprésente. L’homme de vigie distingue au loin un passage par-delà les glaces flottantes. Il n’y a plus aucune vague dans le sillage du bateau lorsqu’il pénètre à l’intérieur du détroit inconnu. Au bout de la route, une étendue vierge, la mer de Weddell, protégée par une armée d’icebergs. Le capitaine ordonne alors de faire voile vers le golfe de l’Erebus et de la Terror en direction de Snow Hill, une île cartographiée autrefois par l’explorateur James Ross. Là, on débarque à la hâte les chiens et le matériel nécessaire à l’édification d’une cabane de bois ainsi que les vivres et les combustibles pour les mois d’hivernage. Larsen remet ensuite le cap au large avec la promesse de revenir à l’été chercher Nordenskjöld et ses cinq compagnons. L’Antarctic ne reviendra jamais.
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Le piège de Weddell
Une année s’est écoulée. La nuit australe s’achève là où se déploie le reflet pâle du soleil. L’étrave du navire d’exploration déchire la glace antarctique. Et, déjà, la banquise dérivante empêche le trois-mâts d’atteindre la station scientifique. Dans une baie argentée, trois marins volontaires sont débarqués pour rejoindre par voie de terre la base d’hivernage distante d’une centaine de kilomètres.
Au cours de son périple, l’escouade est frappée par la violence du blizzard. La nourriture et le matériel sont anéantis. Pendant dix longs mois, les trois compagnons d’infortune résistent à leur destin dans le désespoir le plus profond et la solitude la plus absolue. Ils conjurent l’évidence de la mort avec un courage insensé. Pour survivre, ils mangent la chair des manchots et boivent le sang des phoques. Sans chauffage ni provisions, et surtout sans espoir de revoir un jour leurs camarades, ils affrontent l’oubli jusqu’aux limites de la raison.
Au bout de la route, une étendue vierge, la mer de Weddell, protégée par une armée d’icebergs.
Quelque temps plus tôt, près du rivage, la banquise meurtrière referme son piège sur l’Antarctic dans un craquement funeste de glace et de bois. Le regard mêlé de crainte, les marins rescapés assistent impuissants à l’engloutissement de leur navire avant de trouver refuge sur une petite île voisine.
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Et la lumière fut
Trois groupes d’égarés, trois aventures, trois destins. Si le drame est multiple, le dénouement est unique. Les semaines passent sans nouvelle de l’Antarctic. En Europe, l’inquiétude est à son comble quant au sort de l’expédition suédoise. La marine nationale argentine organise alors une opération de sauvetage pour retrouver les disparus. Scrutant les côtes sans répit, la corvette Uruguay poursuit une navigation aussi difficile que périlleuse au milieu des hauts-fonds et des éclats de banquise.
Quand soudain, à terre, dans l’interminable jour austral, Nordenskjöld et ses camarades aperçoivent le pavillon argentin bleu et blanc flottant au-dessus des glaces. L’expédition est sauve. Sans jamais renoncer à leur mission, les prisonniers du Pôle ont poursuivi leurs recherches scientifiques avec une ténacité désespérée. De cette mésaventure, ils rapportent dans leurs carnets des milliers d’heures d’observation et des travaux d’une valeur inestimable pour la connaissance du continent. L’espoir leur a permis de résister, la science de survivre.
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