Après les armes, la drogue et la traite d’êtres humains, le trafic d’espèces sauvages est aujourd’hui le quatrième plus grand commerce illégal au monde. Le braconnage met en péril les espaces sauvages, le développement économique et les moyens de subsistance des communautés locales. Il exacerbe la pauvreté endémique et encourage la corruption dans les zones rurales. Les stratégies élaborées pour lutter contre ces activités criminelles s’attaquent désormais aux causes profondes de la crise, et en particulier à la demande internationale d’ivoire et de cornes de rhinocéros.
Sur les pistes du delta
Dans la lumière blonde de l’automne, la route serpente le long des rives parfumées du delta de l’Okavango. Lancé à pleine vitesse, un gros 4×4 peint aux motifs de camouflage vert et brun dérape sur la piste caillouteuse qui mène au village de Khwai, situé dans le district du Nord-Ouest du Botswana. Les roues crissent et soulèvent des tourbillons de poussière. Ballottés à l’arrière du véhicule, les membres de l’Anti-Poaching Unit (unité anti-braconnage), fusils d’assaut en bandoulière, scrutent sans relâche les alentours du delta, à l’affût de la moindre présence suspecte. D’un œil exercé, ils inspectent chaque coin de brousse à la recherche de traces de pièges et de passage d’humains.
Quelques kilomètres plus loin, la patrouille s’immobilise à l’intérieur d’une clairière en apercevant la carcasse d’un rhinocéros noir mâle, dépouillé de sa corne. « C’est le quatrième ce mois-ci. Les rhinocéros auront sûrement disparu dans une vingtaine d’années », déplore le chef de l’unité en agrippant son talkie-walkie pour transmettre des ordres en langue tswana. Dans cette lutte contre le massacre des espèces sauvages, les militaires d’élite sont parfois confrontés à des situations dangereuses et doivent faire face à des individus lourdement armés.
Si, pour la plupart, les braconniers issus des villages environnants chassent pour se nourrir, d’autres, plus déterminés, adoptent des tactiques agressives, cherchant le profit. Au cours des dernières semaines, plusieurs patrouilleurs et trafiquants ont été tués ou blessés lors d’affrontements violents et d’échanges de tirs sur Chief Island, la plus grande île du delta.

Le commerce de l’ombre
Le Botswana, pays enclavé d’Afrique australe, abrite plusieurs centaines de rhinocéros et la plus grande population d’éléphants du continent, avec 140 000 individus recensés en 2025 par le Département de la faune et des parcs nationaux. Les cornes de rhinocéros et l’ivoire des éléphants continuent d’attiser les convoitises des réseaux mafieux basés au Vietnam et au Laos. « Plus de cent rhinocéros ont été abattus par des braconniers au cours des trois dernières années. Partout en Afrique australe, le trafic lucratif de cornes de rhinocéros et d’ivoire est aux mains d’organisations criminelles internationales, alerte Modise, la plus jeune recrue de l’unité. Nous avons un rôle essentiel pour la conservation de notre patrimoine naturel et culturel. »
Le braconnage met en péril les espaces sauvages, le développement économique et les moyens de subsistance des communautés locales.
Dans les parcs nationaux et les réserves du Botswana, la lutte contre le braconnage tourne à une guerre ouverte entre rangers et braconniers. Le fléau gangrène tous les pays voisins et semble se concentrer sur le territoire botswanais depuis le début de la crise sanitaire. Dans la capitale, Gaborone, le gouvernement intensifie sa politique de répression, suite à la recrudescence des actes de braconnage dans le delta de l’Okavango.
Pour ce faire, il renforce l’arsenal des unités de terrain, pratique l’écornage des mammifères comme moyen de dissuasion et organise le déplacement des rhinocéros noirs, en danger critique d’extinction, vers des zones clôturées. L’écornage est une opération réversible, puisque les cornes des rhinocéros noirs adultes repoussent en moyenne de 7 centimètres par an pour la corne antérieure et de 3 centimètres pour la corne postérieure.
« Le commerce illégal d’espèces protégées est à l’origine de l’hécatombe des rhinocéros dans le delta de l’Okavango. Il a atteint des niveaux sans précédent, a alerté le ministre botswanais de l’Environnement lors de la Journée mondiale de la vie sauvage. Dans ce combat implacable contre les trafiquants, la stratégie du gouvernement est de mobiliser tous les services de l’État : rangers, police, services de renseignement et armée. »
Rhinocéros sous protection
Selon Rhino Conservation Botswana, les populations de rhinocéros blancs et noirs ne cessent de diminuer et sont désormais menacées d’extinction, en raison d’une forte augmentation de la demande de cornes émanant de la Chine et du Vietnam depuis le milieu des années 2000. Dans les pratiques séculaires de la médecine traditionnelle chinoise, la poudre de corne de rhinocéros a des vertus thérapeutiques et aphrodisiaques. Elle est utilisée dans la fabrication de remèdes contre le cancer, pour faire baisser la fièvre et dans le traitement des troubles de l’impuissance masculine. Vendue plus cher que l’or au marché noir, la corne de rhinocéros se monnaye actuellement à plus de 70 000 dollars le kilo (61 000 euros).

Dans cette lutte acharnée contre le braconnage, les braconniers et les trafiquants échappent trop souvent à la réglementation, parce qu’il est difficile d’identifier avec précision l’origine exacte de la corne de rhinocéros. En effet, une fois prélevée sur le cadavre de l’animal, elle est très vite revendue sur les marchés asiatiques et européens.
Les autorités réussissent néanmoins à confondre les trafiquants en s’appuyant sur un système qui utilise le profil ADN des animaux. Baptisé RhODIS, ce système repose sur la création d’une banque de données provenant des pachydermes à travers tout le pays. L’analyse des informations génétiques permet ainsi aux enquêteurs d’établir une correspondance génétique probable avec la corne. Le système facilite le travail des experts dans les affaires de braconnage et permet aux autorités judiciaires de disposer de preuves médico-légales.
Les défenseurs de l’environnement et les associations de protection de la nature témoignent d’une hausse sans précédent du nombre de rhinocéros et d’éléphants abattus dans le delta de l’Okavango, et redoutent leur disparition à l’état sauvage dans un avenir proche.
© Photo d’ouverture · Thierry Suzan · Rhino · Tous droits réservés








