La légende raconte que le peuple vietnamien est né de l’étreinte d’un dragon des mers et d’une fée des montagnes. Sur cette longue bande de terre qui s’étire des rizières en terrasse accrochées à la frontière chinoise jusqu’aux méandres du delta du Mékong, l’eau et la pierre perpétuent le récit fondateur. Entre diversité ethnique et unité retrouvée, le Vietnam écrit son avenir.
Le fleuve nourricier
Les vents de mousson livrent leur dernière bataille saisonnière. Dans le ciel, les nuages qui s’effilochent annoncent la venue de la saison sèche. Un sampan chargé de noix de coco, de ramboutans et de bois de chauffage fend le Mékong bouillonnant en direction du grand marché flottant. Guidé par le courant, l’esquif se fraie un passage dans un labyrinthe de couleurs et de cris, entre les barques transformées en échoppes et les étals d’épices. Au loin, un vieux pêcheur à l’épervier lance sa toile dans les eaux poissonneuses. Bateaux de marchandises et pirogues à moteur se croisent dans un interminable ballet fluvial. Le long des berges, les maisons sur pilotis dressent leur fragile rempart contre les eaux tumultueuses, les tourbillons et les crues dévastatrices. Avec sa myriade de canaux sinueux et d’arroyos reliant les terres les plus reculées, le Mékong n’est pas un long fleuve tranquille. Il prend sa source sur les hauts plateaux tibétains, dévale jungles et vallées avant de se perdre dans les bras infinis du delta. Dans son sillage s’étendent les plaines alluviales, les terres irriguées couvertes de rizières et les forêts de mangrove. Le Mékong est bien plus qu’une immense route commerciale : il est l’artère vitale qui nourrit les peuples du fleuve et ses pêcheurs nomades.
© Thierry Suzan · Eau · Vietnam · Tous droits réservés
Ancrée dans une tradition qui fait remonter les origines de la nation vietnamienne aux dynasties Hùng, dès le début du troisième millénaire avant notre ère, l’histoire du Vietnam se construit autour de la maîtrise de l’eau. Les paysans du delta du fleuve Rouge domptent les crues, sculptent les rizières en terrasse, lisent le ciel et les saisons avec une sagesse ancestrale.
Ces anciennes pratiques forment un système hydraulique qui façonne l’organisation sociale, les rites agricoles et le rapport profond du peuple à sa terre. Au cœur de ce maillage communautaire, le culte des ancêtres contribue à l’unité du clan : il sacralise la lignée, consolide le lien familial et assure la transmission du patrimoine agraire de génération en génération. Ce lien spirituel, nourri du respect des anciens et de la pérennité du foyer, pose les fondations d’une vie rurale durable qui renforce la cohésion nationale.
Pendant plus de mille ans de domination chinoise, le Vietnam intègre des influences impériales, notamment le confucianisme, qui imprègne en profondeur les hiérarchies sociales et l’administration. Il préserve cependant ses habitudes villageoises, ses cultes ancestraux et maintient une identité paysanne tenace. Cette dynamique s’étend ensuite avec l’impulsion du Nam Tiến «marche vers le Sud», menant à l’expansion progressive du royaume vers les plaines cham du Centre, puis vers le delta du Mékong, dans des espaces où coexistent déjà d’autres cultures établies.
© Thierry Suzan · Silence impérial · Mausolée Tu Duc · Hué · Vietnam · Tous droits réservés
Souffle des siècles
Les grandes dynasties nationales qui émergent à partir du XIᵉ siècle consolident l’indépendance du pays, codifient le droit, structurent l’armée et repoussent les invasions mongoles. Le pouvoir se renforce grâce à une administration centralisée, au développement d’une littérature vernaculaire et à l’affirmation progressive d’une identité nationale. Des rivalités dynastiques divisent toutefois le territoire en deux zones d’influence, préfigurant les fractures du XXᵉ siècle. En 1802, la dynastie Nguyễn parvient finalement à réunifier le pays, au terme d’un long processus d’unification territoriale. Elle exerce dès lors son autorité sur un empire étendu de la frontière chinoise au golfe de Thaïlande. Au cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, cette stabilité politique succombe à la conquête coloniale française.
Le XXᵉ siècle embrase tout. De la guerre d’Indochine à l’un des conflits les plus meurtriers du siècle, marqué par l’engagement militaire massif des États-Unis, le Vietnam traverse trente ans de guerre quasi ininterrompue. Sans jamais cesser de cultiver ses rizières. Cette dualité — tenir la houe d’une main et le fusil de l’autre — apparaît comme le ressort profond de sa résilience.
Avec sa myriade de canaux sinueux et d’arroyos reliant les terres les plus reculées, le Mékong n’est pas un long fleuve tranquille.
Un pays en marche
En 1986, le Vietnam engage une transformation décisive. Avec le Đổi Mới (le Renouveau) l’économie s’ouvre progressivement à l’initiative privée et aux investissements étrangers. Le pays connaît une croissance spectaculaire. Les zones industrielles se multiplient, les villes se verticalisent, le Vietnam s’impose comme l’un des principaux pôles manufacturiers d’Asie.
Une génération nouvelle incarne le Vietnam contemporain. Née après la guerre, elle ne connaît ni les bombes ni les camps. Elle consomme, voyage, crée des start-ups et revendique une identité vietnamienne réinventée. Cette jeunesse ne se retourne pas. Non par amnésie, mais parce qu’elle sait que l’avenir lui appartient davantage que le passé.
La réussite vietnamienne repose sur plusieurs piliers : une gouvernance stable, une forte valorisation de l’éducation et une culture de l’effort héritée d’une longue tradition agricole. En quelques décennies, le pays a transformé une économie dévastée par la guerre en puissance industrielle et sorti des millions de personnes de la pauvreté extrême.
© Thierry Suzan · Globus · Vietnam · Tous droits réservés
La terre en héritage
Le Vietnam entretient avec son environnement une relation viscérale. Mais le revers de l’essor économique se lit aussi dans les paysages. Les terres agricoles cèdent sous la pression des zones industrielles. Le Mékong, dont les eaux irriguent le sud du pays, voit son delta se saliniser et s’éroder sous l’effet des barrages construits en amont. Les côtes s’urbanisent, les forêts reculent, et la pollution des rivières contraste avec la beauté des régions montagneuses du Nord. Pourtant, le pays n’est pas sans ressources ni conscience. Il engage une transition énergétique ambitieuse : le solaire et l’éolien affichent l’une des croissances les plus rapides d’Asie du Sud-Est. Les parcs nationaux protègent des écosystèmes d’une richesse exceptionnelle, du parc de Phong Nha-Kẻ Bàng et ses grottes millénaires aux forêts primaires des hauts plateaux.
Le Vietnam a relevé tous les défis que l’histoire lui a imposés. Il est désormais face à un tournant civilisationnel : inventer une modernité qui lui ressemble sans risquer de reproduire ce qu’il a mis des siècles à traverser.
© Photo d’ouverture · Thierry Suzan · Pêcheur à l’épervier · Rivère des Parfums · Vietnam · Tous droits réservés

















